Ils ont donné naissance à des créatures et maintenant ils veulent les combattre

Ceci n’est pas le synopsis d’un film de science-fiction post-apocalyptique se déroulant en 2048, mais bien où nous en sommes en 2018. Ces créatures ne sont autres que Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, les tout-puissant GAFAM. Et les éveilleurs de conscience ne sont autres que d’anciens employés de ces mêmes géants de la Silicon Valley. Ces repentis de la tech témoignent leur regret et nous font part de leur inquiétude sur ces outils qui ont profondément changés nos réseaux et sociétés. Connaissant le milieu mieux que quiconque, émancipés et libérés du poids qui les consumaient, ils sortent du silence en exprimant avec virulence leur profond remords d’avoir contribué à leurs succès. Ils viennent de lancer une campagne de sensibilisation contre l’addiction aux plateformes numériques.

Un réseau pour les gouverner tous, un réseau pour les trouver.
Un réseau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier

Ils semblaient tant innovants à leur firmament qu’ils ont créé un engouement immédiat et unanime par la disruption qu’ils ont instauré. Puis l’insatiable volonté d’expansion au gré des mises à jour n’a eu de cesse d’ajouter de nouvelles évolutions, impliquant une dépendance toujours plus forte. Aujourd’hui devenus les géants du Web que l’on connait – ou pense connaître – ils détiennent des pouvoirs sans limites : une notoriété et un trafic quotidien hors norme, une influence dantesque, une emprise totale sur nos capacités individuelles à s’instruire et s’informer, nos sociétés, nos communications et relations, nos libertés de consommation, nos gouvernements… Ils règnent sur l’Internet et imposent constamment de nouvelles règles tels des Dieux ordonnant des commandements. Encore pour longtemps ?

Facebook, c’est comme une cigarette…

déclare Marc Benioff, PDG de Salesforce dans une interview sur CNBC. Selon ce très influent patron de la vallée du numérique, les réseaux sociaux devraient être régulés comme l’est l’industrie du tabac. L’attrait des écrans, l’envie frénétique de scroller sa timeline Facebook et d’exposer sa vie sur Instagram… Ce sont ces symptômes de l’addiction aux interfaces numériques que dénoncent ces repentis de la tech à travers un collectif baptisé Center for Humane Technology.

Le 7 Février dernier, le collectif lance une campagne intitulée The Truth About Tech depuis Washington. Et financée à hauteur de 50 millions de dollars par l’ONG Common Sense Media, ComCast ou encore Direct Tv. L’objectif est de sensibiliser les enfants de 55 000 écoles publiques aux Etats-Unis sur les dangers de l’addiction aux plateformes numériques. Le collectif est également présent sur l’échiquier politique en s’associant à deux projets de loi soutenus par les sénateurs démocrates Edward J. Markey et Bob Hertzberg.

 

Un problème invisible affecte la société toute entière, les GAFAM sont élancés dans une course pour capter notre attention limitée dont ils ont besoin pour faire des profits. Snapchat redéfinit les relations d’amitié de nos enfants, Intagram glorifie l’image d’une vie parfaite et ronge l’estime de soi, Youtube lance la vidéo suivante même si cela grignote notre temps de sommeil.

dénonce le Center for Humane Technology où les géants de la tech sont explicitement mis en cause.

 

Qui sont ces anciens fondateurs et créateurs devenus éveilleurs de conscience ?

Parmi les membres de ce mouvement des « repentis de la tech », on trouve entre autres :

Justin Rosenstein, le co-créateur du fameux bouton « Like » de Facebook.

Roger McNamee, investisseur de la première heure du réseau social au 2 milliards d’utilisateurs.

Lynn Fox, ancienne vice-présidents des relations presse d’ Apple.

Et en chef de file, Tristan Harris, ancien de Google et Facebook, qui ne mâche pas ses mots dans le New York Times :

Nous étions à l’intérieur. Nous savons ce que les entreprises mesurent. Nous savons comment elles parlent et nous savons comment leur système fonctionne. Les entreprises de la Silicon Valley nous manipulent pour nous faire perdre le plus de temps possible dans leurs interfaces.

C’est ce même Tristan Harris qui avait publié un manifeste sur Medium, en mai 2016, expliquant comment la technologie pirate l’esprit des gens. Depuis, il n’a cessé depuis d’alerter l’opinion publique, lors de Ted Talk notamment, en reprenant la notion d’économie de l’attention. Cette stratégie marketing qui consiste à considérer l’attention humaine – qui ne coûte rien du point de vue spectateur – comme une ressource rare qu’il faut capter. C’est ce que l’ancien PDG de TF1, Patrick Le Lay, appelait le « Temps de cerveau disponible », au début des années 2000.

En novembre dernier, Sean Parker, co-fondateur de Napster et président de Facebook alors que ce n’était encore qu’une start-up, ne machait pas ses mots à propos des réseaux sociaux, dans une entrevue avec le média Axios. Il y dévoilait le processus de décision derrière l’élaboration des applications telles que Facebook :

Comment est-ce qu’on absorbe le plus possible de votre temps et de votre attention consciente ?
Pour cela nous avons besoin de vous donner en quelque sorte une dose de dopamine une fois de temps en temps – parce que quelqu’un a aimé ou commenté une photo – et cela va vous pousser à mettre plus de contenu, pour recevoir plus de j’aime et de commentaires. C’est un cercle vicieux d’impressions de validation sociale…

Je peux contrôler ce que font mes enfants, et ils ne sont pas autorisés à utiliser cette merde !

Lors d’une conférence à la Stanford Graduate School of Business, Chamath Palihapitiya, qui fut chez Facebook vice-président chargé de la croissance de l’audience, exprime également ses regrets d’avoir participé au succès de l’entreprise :

Je crois que nous avons créé des outils qui déchirent le tissu social.
Je m’en sens immensément coupable.

Palihapitiya avait rejoint Facebook en 2007, trois ans après la création du réseau social, il l’a quitté en 2011 pour créer le fonds Social Capital. Et il ne s’en est pas seulement pris à Facebook, mais plus largement aux réseaux sociaux et à la place qu’ils occupent dans la vie des internautes :

Les cœurs, j’aime et autres pouces en l’air ne sont que des boucles de réactions basées sur la dopamine.
Ils
 détruisent le fonctionnement de la société.

L’ancien salarié ne s’arrête pas là, estimant qu’« il n’y a pas de discours citoyen, pas d’entraide, énormément de désinformation ». Il interpelle alors l’auditoire :

Vous ne le comprenez pas, mais vous êtes programmés… Et maintenant c’est à vous de décider ce que vous voulez abandonner, à quel point vous êtes prêts à renoncer à votre indépendance intellectuelle.

Palihapitiya n’est pas le seul ancien collaborateur de Facebook à critiquer publiquement le réseau social. Sean Parker, qui n’est rien de moins que l’ancien président de l’entreprise, avait tenu des propos similaires au en novembre 2017.

Il décrivait alors le réseau social comme « une boucle infinie de validation sociale… Exactement le genre de chose qu’un hacker comme moi inventerait, parce que vous exploitez une vulnérabilité de la psychologie humaine ». Il citait, lui aussi, la « dopamine » provoquée par les interactions sur Facebook.

Dieu sait ce que ça fait au cerveau de nos enfants

Les inventeurs, les créateurs – comme moi, Mark Zuckerberg, Kevin Systrom d’Instagram et tous ces gens – avions bien compris cela, c’était conscient. Et on l’a fait quand même.

En novembre également, le New York Times publiait la charge d’une ancienne cadre de Facebook, Sandy Parakilas, qui avait travaillé en 2011-2012 sur les questions de vie privée.

Ce que j’ai vu de l’intérieur était une entreprise qui privilégiait la collecte de données de ses utilisateurs plutôt que de les protéger des abus », dénonçait-elle, estimant que « les politiques ne devraient pas permettre à Facebook de se réguler lui-même. Parce qu’il ne le fera pas.

Des outils d’influence et d’addiction hors norme

Ces prises de position publiques à l’encontre de Facebook de la part d’employés étaient jusqu’ici très rares – d’autant plus que l’entreprise pratique, comme la plupart des grands groupes du Web, une politique du secret assez stricte.

Mais avec le temps – l’entreprise a désormais 13 ans –, le nombre d’anciens salariés qui ne se sentent plus tenus au silence grandit. Ainsi, Antonio Garcia Martinez, qui y a travaillé deux ans, a décrit avec un humour grinçant son quotidien au sein du réseau social dans un livre : Chaos Monkeys (HarperCollins, 2016).

La dimension prise par Facebook, particulièrement ces derniers mois, a poussé certains à s’épancher publiquement. L’entreprise n’est plus perçue comme la sympathique start-up inoffensive des débuts : avec plus de deux milliards d’utilisateurs actifs, elle est devenue un outil d’influence considérable.

La façon dont Facebook a pu être exploité par la Russie pour peser sur l’élection présidentielle américaine de novembre 2016 ainsi que la diffusion massive de fausses informations ont soulevé d’importantes questions sur le rôle et l’influence du réseau social sur la société et la démocratie.

 

Les jeunes générations en sursis

Pour le Center for Humane Technology, les premiers touchés par la techno-dépendance sont ceux qui feront la génération de demain :

La course pour capter l’attention des enfants les conduit à remplacer leur estime de soi par des “like”, les encourage à se comparer aux autres et leur donne l’illusion constante de passer à côté de quelque chose.

Début janvier, deux actionnaires d’Apple ont demandé à la firme à la pomme de lutter contre l’addiction des plus jeunes à l’iPhone, allant jusqu’à assimiler le smartphone le plus vendu au monde à de “la malbouffe”.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes :  78 % des adolescents américains utilisent leur téléphone au moins une fois par heure et 50 % d’entre eux reconnaissent une dépendance, selon Common Sense Media. Plusieurs universitaires s’intéressent également à l’addiction aux réseaux sociaux. Dans son livre intitulé iGen, Jean Twenge observe que

les comportements et les états émotionnels des adolescents ont brutalement changé à partir de 2012.

Cela se traduit, selon cette professeure en psychologie à l’Université de San Diego, par une vie amoureuse limitée ou inexistante ou bien le manque d’intérêt à passer son permis de conduire.

La patinoire, le terrain de basket, la piscine, le spot de pêche… ils ont tous été remplacés par des espaces virtuels accessibles via les applications et le web. (…) Plus les jeunes passent du temps à regarder leur écran, plus ils témoignent de signes de dépression.

La preuve la plus criante des méfaits liés à l’abus de technologie réside directement dans les dispositions prises par ceux qui les ont créées. En 2014, le journaliste Nick Bilton révélait dans le New York Times que Steve Jobs, feu patron emblématique d’Apple, limitait l’utilisation de l’iPad à ses enfants. Sans parler de l’engouement grandissant pour les écoles dites “low-tech”, telles que le Waldorf Institute, dans la Silicon Valley. Parmi les premiers adeptes de ces salles de classes, sans connexion internet, ni ordinateur : les progéniteurs de cadres de chez Apple, eBay ou encore Hewlett-Packard…

On est bien loin du dogfooding (manger sa propre nourriture pour chien, en français), pratique d’entreprise informatique qui consiste à utiliser ses propres produits et services pour convaincre ses clients de les acheter. Une méthode pratiquée par le premier CEO d’Apple, en février 1980. À l’époque, Michael Scott avait demandé à l’entreprise de troquer toutes les machines à écrire pour des ordinateurs Apple II. Ce qui s’était soldé par un véritable fiasco.

La rédemption de la Silicon Valley : Quand les fondateurs des GAFAM regrettent les addictions qu’ils ont forgés
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